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Nicole rentre de la plage.
Elle se sent un peu seule. Son mari est aux Antilles. Il a obtenu, in
extremis, un contrat d'un mois sur un bateau de tourisme, en tant que
skipper. Le répondeur clignote : il y a un nouveau message. Machinalement,
elle appuie sur play :
"Bonjour, c'est
Adeline. Je t'appelle pour t'annoncer mon changement de BAL. Maintenant,
c'est Déssolitude, le contraire de solitude. Il paraît que la précédente
était trop X, alors on nous a censurés. A bientôt bel homme Varois, je
t'attends.
" Une erreur sans doute ! Elle commence à ranger ses affaires de plage.
Cependant elle ne peut s'empêcher de penser au message.
- Au fait, je n'aurais pas dû être là aujourd'hui ! On est mardi, d'habitude
je travaille. Mais Jean, lui, était à la maison ces derniers jours. Elle
laisse le sac de côté, prend une cigarette et sort s'asseoir dans le jardin.
A six heures du soir la chaleur est encore lourde à Toulon. Mais elle
ne la sent pas. L'angoisse qui commence à sourdre en elle, masque tout
ce qui l'entoure. Le soupçon s'infiltre. Insidieusement, il embrume son
cerveau. Elle ne le sait pas encore, mais déjà, elle n'a plus confiance
en son mari. Le doute s'installe peu à peu. Le temps d'une cigarette,
et Nicole est passée du rôle de femme aimante et comblée, à celui de femme
jalouse et délaissée:
- Et s'il n'était pas celui que je crois. S'il avait une double vie !
Après tout, il est parti assez volontiers aux Antilles. Et il me téléphone
rarement. Quand il est ici, que fait-il de ses journées ? Quand il cherche
des contrats, ça lui permet de voir beaucoup de monde, et d'avoir du temps
libre... S'il avait rencontré‚ quelqu'un sur Minitel, histoire de remplir
ses journées ? Elle se décide de retourner à l'intérieur. Elle étouffe.
Elle tourne en rond. Ses yeux se posent sur le Minitel. Elle reprend une
cigarette. Nicole déteste cette machine. Elle l'a toujours détesté d'ailleurs.
Elle sait à peine s'en servir. Debout au milieu de la pièce, elle recrache
la fumée, tout en s'approchant de l'appareil, l'ouvre, puis le referme.
Elle s'assoie devant, et l'ouvre à nouveau. Elle le met en marche et tape
3615 Dessolitude. Agissant mécaniquement, comme un robot, ne sachant toujours
pas si elle va aller plus loin ou pas. Le serveur s'ouvre. Que chercher
? Ou plutôt QUI ? Elle connaît déjà mal le Minitel, alors les messageries
roses ! ... Rivés à l'écran, ses yeux cherchent Adeline. Elle transpire,
mal à l'aise. Un vague remords l'effleure, bien vite rejet‚ dans les méandres
de son esprit torturé. Pourquoi a-t-elle l'impression de s'immiscer dans
une vie privée ? Un peu comme un voyeur. Mais elle rejette bien vite cette
idée. Après tout il s'agit de son mari. Pas d'un étranger. S'il la trompe
cela la concerne aussi. Elle trouve enfin ce qu'elle cherche : ADELINE.
Ses doigts parcourent le clavier. Le message est volontairement banal,
et signé "Bel homme Varois". Après deux minutes d'attente interminable,
l'appareil affiche une réponse. Nicole a le cœur qui bat la chamade. Son
souffle s'accélère, ses mains tremblent. La réponse tombe, tranchante
comme un couperet :
"Enfin de tes nouvelles, qu'est-ce qui t'a pris de partir aussi brusquement
? Quand est-ce que je te revois?"
Le sang se retire de son visage. Elle se sent défaillir. Les deux femmes
engagent la conversation. L'une restant évasif, et l'autre voulant toujours
plus d'explications sur la conduite de son amant. Au bout d'un moment
Adeline tape :
"Je vais te téléphoner ce sera tout de même plus simple pour s'expliquer".
Nicole panique :
- " Non, n'appelle pas, ce n'est pas la peine..."
Mais le téléphone sonne déjà. Une sonnerie, puis deux, puis trois... Nicole
s'approche du combiné, elle hésite, le fixe comme un animal venimeux...
Puis elle décroche d'une main ferme.
- Allô. Elle entend une respiration. Adeline hésite. Cela redonne du courage
à Nicole :
- Qui est à l'appareil ?
- Bonsoir, ce doit être une erreur... excusez-moi...
- Non, non, pas du tout, vous souhaitez sans doute parler à mon frère
?
- On avait rendez-vous chez lui et il n'est toujours pas là. Etant donné‚
que j'ai les clés, j'ai décidé d'attendre à l'intérieur. Je suis un peu
inquiète, car en ce moment il me paraît soucieux. Elle ment pour en savoir
plus.
- II doit effectivement être chez quelqu'un car il vient de m'écrire sur
Minitel.
- Moi aussi je le trouve agité en ce moment. J'ai l'impression qu'il me
fuit.
- Vous êtes une amie ?
- Je suis sa petite amie. J'habite Paris, mais j'arrive à me libérer facilement.
Je dirige une boite de télématique. On se voit assez souvent. C'est vrai
qu'il bouge pas mal, mais on y arrive. Heureusement qu'il y a le portable.
D'habitude je l'appelle toujours sur le mobile, mais là, ça ne répond
pas.
- Et pour cause, pense Nicole, il est en mer, imbécile.
- Pourriez- vous lui dire de rappeler Adeline demain. Il a le numéro.
- Je lui ferai la commission. Au revoir. Elle met son visage dans ses
mains et gémit. Puis, emportée par la douleur et le désarroi elle s'écroule
par terre et se met à hurler... Après une nuit blanche et une journée
de travail très pénible, elle se retrouve à nouveau en tête à tête avec
son Minitel. Elle n'a rien mangé de la journée, a fumé cigarettes sur
cigarettes. Dévorée par la jalousie, trahie par celui qui avait toute
sa confiance, elle a l'impression d'être une loque, inutile et bonne à
jeter. Elle s'approche de l'appareil. Envahie par le désir morbide d'en
savoir encore plus, de se faire encore plus mal, elle tape à nouveau :
" Je n'ai pas pu te téléphoner aujourd'hui. Désolé. Ton amant ".
La réponse ne tarde pas. Adeline attendait. " Maintenant il faut que tu
t'expliques. Qu'est-ce que tu me reproches? "
Nicole invente une explication embrouillée. Son but est de savoir où et
quand ils se retrouvent, et comment il a réussi à lui cacher son existence.
Adeline répond :
"J'ai revu ton ami Claude et sa femme, eux aussi sont inquiets à ton sujet.
Ils te trouvent anxieux. Mais comment s'appelle sa femme déjà, je ne m'en
souviens plus " ?
Nicole est acculée. Elle ne connaît pas ce Claude. Elle doit répondre
au hasard. Allez, je me jette à l'eau... Voyons... Un prénom courant...
Nathalie. Nicole attend la réponse anxieusement. Elle va être découverte.
En effet cela ne tarde pas.
" Tu plaisantes, je me souviens qu'il s'agit d'un prénom Scandinave. Qui
est à l'autre bout ? Qui êtes-vous ?"
Nicole soupire. Finalement, elle est soulagée d'être découverte. Au moins
elles vont pouvoir s'expliquer. Le téléphone sonne. Cette fois elle décroche
sans hésiter :
- Je suis sa femme, Nicole. Il ne vous avait jamais dit qu'il était marié
?
- Non... Je ne comprends pas... Hervé est marié !...
- II ne s'appelle pas Hervé, mais Jean. Il vous ment sur toute la ligne,
et à moi aussi d'ailleurs.
- Non, il s'appelle bien Hervé, Hervé Malconi, j'ai déjà vu ses papiers.
Il habite à Cuers, dans le Var.
- Comment ca ? vous en êtes sûre ? Ce serait donc une erreur ? Mais...
ce message sur mon répondeur... Où avez-vous eu mon numéro de téléphone
?
- Hervé a déménagé dernièrement, et c'est le nouveau numéro qu'il a laissé.
Son portable n'est plus attribué... Je commence à comprendre, il a donné
un faux numéro pour se débarrasser de moi... Il ne veut plus que je l'appelle...
Nicole sent la colère la submerger :
- Ca me paraît clair. Ce qui l'est moins, c'est que vous laissiez un message
pareil sur un répondeur, sans vérifier que vous êtes au bon numéro. Nicole
se met à hurler : vous avez failli mettre en l'air mon couple ! vous m'avez
rendue malade pendant deux jours ! Je vous hais ! Et elle raccroche violemment.
Elle sourit, puis se met à rire, et enfin, éclate de rire.
- Quelle imbécile je suis ! Soupçonner Jean, tout de même... Mais une
idée germe dans son esprit : et si Adeline avait menti ? Découvrant qu'il
était marié, n'aurait-elle pu cacher l'identité de son amant, pour le
couvrir ? Nicole se précipite à nouveau sur le Minitel et cherche Hervé
Malconi à Cuers. Introuvable. L'angoisse la ressaisit. Elle se rappelle
tout à coup qu'il a déménagé. Elle étend sa recherche sur tout le Var.
Enfin le minitel répond : NOM : malconi PRENOM : hervé ADRESSE : les jardins
de l'olympe.
83 220 le pradet TEL : 04 94 99 99 98. Nicole soupire. Elle peut aller
se coucher et dormir... enfin !

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